L'oubli de soi

Murshida Sharifa Lucy Goodenough
L'oubli de soi est quelque chose qui a de l'importance pour celui qui chemine dans le sentier spirituel. L'oubli de soi n'est pas une vertu, mais c'est le commencement et la fin du chemin qui mène à la perfection.

Il est très désagréable de s'oublier; l'on désire au contraire se souvenir de soi et l'on dira sans doute: "Je suis très content de pouvoir me souvenir de moi-même!". Oui, c'est vrai. Mais pourquoi sommes-nous contents d'être conscients de nous-mêmes? C'est parce que cela nous donne la conscience que nous vivons et qu'il nous semble que, si nous nous oubliions nous-mêmes, ne fut-ce qu'un instant, cette conscience disparaîtrait et que tout à coup il n'y aurait plus rien du tout. C'est vrai aussi. Seulement, ce n'est qu'un moment où il n'y a rien du tout, et ensuite, au contraire, il y a beaucoup plus qu'il n'y avait au moment où l'on était conscient de soi-même. C'est parce que, aussi, être toujours conscient de soi-même est un très grand fardeau et une très grande entrave. Dès que l'on est conscient de soi-même, l'on est conscient non pas d'une seule limitation, mais d'un millier de limitations. L'on pense: "Je peux faire telle chose, cette autre chose, je ne peux pas la faire. Ceci est dans mes possibilités, cela me dépasse, je ne peux pas. Je peux arriver jusqu'à tel point, je ne puis aller au-delà. Je suis entouré par mille circonstances qui me limitent. J'ai aussi mon caractère qui me limite, ma nature qui met des bornes à ce que je voudrais, ma condition humaine qui me dit que je ne dois pas aller aussi loin que, pourtant, je désirerais aller." Et si l'on pense cela, si cela atteint un degré extrême, cela devient ce que l'on appelle complexe d'infériorité.


C'est la conscience de soi qui rend timide, qui rend embarrassé, qui empêche de faire même ce qu'on désire faire, qui fait que l'on se sent très pauvre, mal à son aise, que l'on se demande: "Qu'est-ce qu'on pense de moi? Qu'est-ce qu'on dit de moi? Est-ce qu'on critique mon attitude ou ce que je viens de faire?". L'on se sent très malheureux si l'on est dans cet état.

S'il arrive, au contraire, que, soit par l'effet d'un élan du cœur, soit par une grande admiration que l'on éprouve pour quelque chose de très beau, l'on se soit oublié soi-même un moment, l'on sent que l'on a dépassé les limites de sa propre personnalité, que l'on a oublié tout cela. Les entraves, les petits côtés de sa propre nature, tout cela a disparu un moment et quelque chose de plus vaste et de plus élevé a été atteint à ce moment.



C'est surtout dans le sentier spirituel que cet oubli est le commencement de tout, parce que si l'on veut commencer à marcher dans ce sentier en restant très conscient de toutes les idées que l'on a, de toutes les opinions que l'on s'est formées pendant sa vie, de sa propre nature, de son caractère, de ses possibilités, l'on jugera tout ce qui se présentera au lieu de l'accepter et l'on se rendra incapable de l'apprécier vraiment.

Si l'on observe bien la vie, l'on voit que tous les êtres dans ce monde n'acceptent que ce qui est en accord avec leur propre nature et avec leur point de vue. Ils ne croient que les choses qui sont en accord avec eux-mêmes. L'on pense généralement que l'on croit les choses parce qu'elles sont raisonnables, parce qu'elles sont évidentes, ou parce qu'elles ont assez de preuves à leur appui, ou qu'elles se manifestent devant notre vue. Mais, en réalité, l'on peut voir une chose devant soi, et si l'on a l'idée préconçue que cette chose n'est pas possible, on ne l'acceptera pas, même si on la voit de ses deux yeux. L'on voit des gens ne pas croire une certaine chose, disant "qu'elle est impossible, parce qu'elle est trop belle, qu'il n'est pas possible qu'une telle chose arrive, que cela soit ainsi." Ou bien ils ne croient pas dans un être, dans sa bonté. Ou bien encore, parce qu'un être est toujours respectueux de tout le monde, ces gens pensent qu’il ne peut pas être sincère. Il y a des gens qui pensent ainsi, parce que cela dépasse l'idée qu'ils ont formée. Et d'autres, qui ont une grande peine à pouvoir accepter le mal, se disent: "C'est impossible qu'on puisse agir ainsi." Tous les enfants sont comme cela; s'ils entendent pour la première fois parler d'une mauvaise action, au premier moment ils ne peuvent pas y croire. Et il y a aussi des êtres qui ne pensent pas au mal et qui n'y croient pas quand ils se présentent devant eux; et il arrive souvent alors qu'ils soient vainqueurs dans une difficulté, grâce à la force que crée en eux cette attitude qui consiste à ne pas accepter l'idée du mal.

Dans le sentier spirituel, où l'on va dans un sens opposé à celui où l'on est allé durant toute sa vie dans le monde, il n'est pas bon d'emporter toutes les idées qu'on avait dans ce monde; il est bon de pouvoir les enlever de son esprit pendant un certain temps. Ce qui ne veut pas dire que, pendant les vingt-quatre heures de la journée, l'on doive, ou bien s'oublier soi-même, oublier sa propre personne, sa nature, son caractère, ou bien oublier ses idées; mais cela veut dire qu'à un moment donné, il est bon de pouvoir ôter tout cela de son esprit et de son cœur. C'est la raison pour laquelle, dans certains ordres religieux, les novices commencent par s'imaginer qu'ils sont redevenus enfants (du moins dans certains ordres en est-il ainsi, non pas dans tous!). Ils tâchent de se mettre dans l'esprit de l'enfant, d'avoir l'attitude enfantine, de prendre même les manières d'un enfant.

Le Soufi, dont le but est le même, ne cherchera pas à redevenir enfant, mais il cherchera à enlever pour un moment tout ce qu'il a façonné dans la vie et à rendre son esprit comme un miroir dans lequel rien n'est reflété.

C'est aussi le secret de l'inspiration. Souvent, dans la vie, nous sommes perplexes et nous ne savons pas résoudre un problème qui se présente à nous, ni décider si telle action sera désirable de notre part. Mais si, pour un moment, nous pouvons enlever toute idée, toute préoccupation de notre esprit, toute inquiétude de notre cœur, nous verrons la situation avec une telle netteté que nous saurons en même temps ce que nous aurons à faire et ce qu'il ne sera pas bon de faire; non pas parce qu'il y a une ligne de conduite pour nous déjà tracée dans le ciel, une chose que Dieu nous appelle à faire, mais parce que Dieu parle dans notre propre cœur; et quand le cœur est devenu tranquille, quand l'esprit est devenu limpide, nous sentons ce que notre âme, ce que notre cœur nous dit et nous trouvons le mot de l'énigme, nous trouvons la solution du problème de notre avenir.

Pour l'inspiration il en est de même. Si l'esprit est libéré de tout ce qu'il contient, il reflète la lumière divine et cette lumière éclaire et éclaircit chaque sujet qui se présente devant l'esprit.

Ceux qui ont atteint un haut degré de spiritualité l'ont atteint par ce moyen, uniquement. Ce sont eux qui peuvent s'oublier et se retrouver ensuite dans l'Etre de Dieu; eux sont anéantis, mais Dieu existe. Et, à ce moment, ils deviennent de plus en plus conscients de la vie de Dieu, de la lumière de Dieu, ils vivent dans l'Etre de Dieu. Et, par moments, ils ne sont plus eux-mêmes, ils sont tout ce qui existe, ce qui leur donne une illumination parfaite et un pouvoir qui ne connaît pas de limites.

C'est là le point culminant du sentier spirituel dont la première phase consiste à abolir, pendant un moment, toutes les idées que nous nous sommes faites et toutes les préventions que nous pouvons avoir, pour que notre esprit et notre cœur deviennent des miroirs purs.




Murshida Sharifa Lucy Goodenough  
http://www.soufi-inayat-khan.org


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